Gustave Roussy : Transformer la "dette" de vulnérabilité en gain de survie grâce au projet PRO.GNO.SIS
Retour d'expérience du Dr Papageorgiou et Christine Mendes (IDEC) sur le déploiement opérationnel du projet PRO.GNO.SIS.

Traiter la tumeur ne suffit plus si le patient s’effondre à côté. Dénutrition, anxiété, précarité : ces fragilités silencieuses compromettent l'efficacité des traitements. Pourtant, leur repérage reste encore trop hétérogène, dépendant des automatismes du médecin ou du temps disponible en consultation. Avec le projet PRO.GNO.SIS, porté par le Dr Loula Papageorgiou et Pr Florian Scotté, Gustave Roussy opère une rupture industrielle. L'objectif ? Systématiser la détection des vulnérabilités par la data avant l'initiation de tout traitement spécifique. Plongée dans une organisation où la technologie arme les soignants pour anticiper l'urgence.
1. La Fin du "Au fil de l'eau" : Passer de la réaction à la prédiction
Jusqu'à présent, l'adressage vers les soins de support dépendait majoritairement des "automatismes" de chaque médecin référent, créant une hétérogénéité dans la prise en charge. Le constat de départ est clinique : attendre que le symptôme devienne bruyant pour le traiter est une perte de chance.
Pour inverser cette logique, le DIOPP de l’IGR a mis en place le dispositif PRO.GNO.SIS (PRévention des complications et OrGaNisation des Soins de Support). La méthode repose sur un questionnaire digital d'auto-évaluation envoyé via la solution Nouveal dès l'annonce du diagnostic.
La "Data" agit ici comme un radar précoce. Sur la période analysée, 61% des 5308 patients ciblés ont complété ce questionnaire. Ce taux d'adhésion a permis de faire remonter près de 6200 vulnérabilités. L'algorithme révèle ainsi des besoins souvent "invisibles" lors d'une consultation focalisée sur l'oncologie pure, notamment sur le plan psychologique (1021 alertes) ou nutritionnel (1304 alertes).
Le triage est ensuite algorithmique et immédiat :
- 0 alerte : Information via l'Espace de Rencontre et d'Information (ERI).
- 1 alerte : Consultation ciblée (ex : diététicienne).
- 2 alertes ou plus : Orientation vers l'Hôpital de Jour (HDJ) d'évaluation.
Pourquoi avoir fixé le seuil critique à deux alertes ?

Ainsi, 40% des patients (ceux avec 2+ alertes) sont orientés vers l'Hôpital de Jour (HDJ) d'évaluation.

2. L'HDJ d'Évaluation : Le pivot humain
Si l'algorithme détecte, c'est l'humain qui soigne. Au cœur du dispositif, nous avons rencontré Christine Mendes, IDEC. Elle est le visage humain derrière la data, assurant le lien vital entre les patients de l'HDJ, les praticiens hospitaliers et la ville.
L'efficacité de ce modèle repose sur un indicateur clé : le facteur temps. L'équipe vise un délai d'environ 2 semaines entre la réponse au questionnaire et la venue en HDJ. Cette réactivité est cruciale pour que la "photographie" des besoins du patient soit toujours fiable le jour de la consultation.

L'autre atout majeur est l'unité de lieu. Au sein de l'écosystème Gustave Roussy, le patient accède sur un même plateau technique à une expertise pluridisciplinaire : médecin, infirmière, diététicienne, éducateur d'APA, psychologue et addictologue.
Cependant, l'HDJ et l’hôpital ne peuvent pas absorber l'intégralité des besoins de manière immédiate en raison de la disponibilité limitée des intervenants. Christine Mendes joue ici un rôle de pivot indispensable : si un besoin dépasse le plateau technique (ex : grande précarité sociale), elle active l'assistante sociale de l'IGR ou assure le lien Ville-Hôpital (associations, mairies, DAC) pour garantir que le soin continue une fois le patient rentré chez lui.
3. La Preuve de Valeur : Clinique, Humaine et Économique
L'industrialisation des soins de support apporte une double preuve de valeur, à la fois pour le patient et pour l'institution.
Pour le Patient et les Aidants : Le sentiment de sécuritéLes retours terrain sont excellents. Les patients, ainsi que leurs aidants, rapportent un sentiment de "sécurité". Ils se sentent écoutés dans leur globalité et non réduits à leur pathologie. De plus, le suivi n'est pas limité arbitrairement dans le temps : si le besoin clinique persiste au-delà de 6 mois, l'accompagnement continue.
Sur le plan clinique, le rapport met en avant un signal fort : la stabilité du score de qualité de vie (EQ5D-VAS) entre l'inclusion (M0) et les bilans à 3 et 6 mois. Dans un contexte de début de cancer et de traitements lourds, réussir à ne pas dégrader la qualité de vie est une première victoire thérapeutique.
Pour l'Hôpital : L'Efficience
Christine Mendes pose une équation pragmatique : "Un patient dénutri pris en charge par sur le plan nutritionnel de façon précoce et si besoin en amont du traitement oncologique, c’est un patient qui tolérera mieux son traitement …" L'anticipation vise à réduire les complications, le recours aux urgences et les durées d'hospitalisation évitables. Le soin de support devient ainsi un levier de performance organisationnelle.
4. Les défis du réel : Complexité technique et fracture numérique
Le déploiement d'un tel dispositif à l'échelle industrielle ne se fait pas sans heurts. Le rapport et les équipes font preuve d'une transparence totale sur les freins rencontrés.
Le défi de l'agilité technique
Connecter une solution externe (Nouveal) au Système d'Information hospitalier historique (Simbad) demande une vigilance constante. Ajuster un score d'alerte ou reformuler une question mal comprise nécessite une coordination complexe entre les équipes cliniques, informatiques et le prestataire. Malgré ces défis, le Dr Papageorgiou souligne l'efficience du modèle : "L’outil digital a permis l’autoévaluation et l’orientation d’un grand nombre de nouveaux patients rapidement et efficacement au moment du diagnostic."
L'inclusion numérique
Avec 39% de non-répondants (ou non-destinataires), la fracture numérique est une réalité. Pour ne laisser personne au bord du chemin, l'humain reste le filet de sécurité :
- Le déploiement de tablettes en salle d'attente est prévu pour "rattraper" les patients sur site avant la consultation.
- La vigilance des secrétaires médicales et des oncologues permet de repérer manuellement ceux qui sont passés à travers les mailles du filet digital.
Conclusion : Des résultats prometteurs sous surveillance scientifique
Le projet PRO.GNO.SIS prouve qu'il est possible de structurer le repérage à grande échelle pour mieux personnaliser l'accompagnement humain. L'organisation est d'ailleurs devenue fluide grâce à "l'expérience des équipes et la confiance des médecins référents" précise le Dr Papageorgiou, annonçant un déploiement prochain en hématologie.
Nota Bene : La validation scientifique définitive est en cours via l'étude clinique PRO-ACT. Cette cohorte prospective, actuellement en cours d'analyse, livrera prochainement ses conclusions détaillées sur l'impact à long terme.
Source : Rapport Final PRO.GNO.SIS (2022-2024) : "PRévention des complications et OrGaNisation des Soins de Support", financé par l'ARS Île-de-France dans le cadre de l'appel à projets Innovations Organisationnelles.





